Après les systèmes Dewey et Congress II

Les grands sites commerciaux, ceux qui gèrent des millions de documents, d’informations et de documents, comme Ebay, Amazon, Facebook, Youtube, etc, ont développé d’autres systèmes de classement, non-standardisés, plus intuitifs, où les usagers jouent un rôle central dans l’indexation des dizaines de millions documents multimédias qu’ils décrivent. En ce domaine, c’est sans doute l’expérience de Ebay qui est la plus riche et originale. Le site regroupe des millions d’acheteurs et de vendeurs qui font des millions de transaction par jour pour vendre-acheter de tout: livres, bébelles, voitures, maisons (!), billets de spectacle, vêtements, « weird stuff », etc. La variété des choses décrites est absolument phénoménale: elle recoupe tous les produits et choses possibles. Et pourtant, les acheteurs trouvent rapidement ce que des milliers de vendeurs sans aucune formation en bibliothéconomie ou en indexation décrivent spontanément, sans trop rigueur, d’une manières souvent incomplète et même souvent (involontairement) fausse. Et ça marche! Moins rigoureux que ceux des bibliothèque mais plus souple, ce système est très performant parce qu’il évolue tout le temps selon les ressources nouvelles des NTIC. Celui des bibliothèques ne bouge pas, n’évolue pas. Si de nombreuses discussions portent sur la manière d’introduire la folksonomie dans les bibliothèques web 2.0, faut noter que les exemples sont encore rares et plutôt prudents et craintifs.

Mais comment le sytème d’Ebay réussit-il? Il y a deux systèmes d’identification complémentaire: un thésaurus de catégories structuré, hiérarchique et la recherche plein texte dans le titre (par défaut) et/ou dans le texte de la description rédigée par les vendeurs. Ça peut ressembler à un système Dewey, moins détaillé à l’intérieur de chaque grande classe d’objets (par exemple, le classement des livres y est infiniment moins développé quand dans le Dewey bien sûr), mais avec un spectre, un champ d’application plus large, du dé à coudre pour collectionneur aux photos anciennes, du calendrier aux souliers de contrefaçons.

Autre idée: Youtube permet de découvrir et tous les moteurs de recherche commerciaux sont axés sur la découverte: offrir aux clients plus qu’ils en demandent, leur proposer ce qu’ils ne cherchent pas, les faire cliquer plus et plus, ne jamais les mettre devant « pas de résultats »: ces sites nous inondent d’informations qu’on ne cherche pas, et ça marche: souvent, on oublie un peu ce qu’on est venu chercher et on clique sur ce qu’on nous propose. D’ailleurs, les gens utilisent très souvent l’expression « T’as pas vu ce que j’ai découvert… » ou « Tu sais pas ce que j’ai trouvé… », mais employée dans le sens de « découvrir », verbe qui exprime l’étonnement, la surprise… En un certain sens, les moteurs de recherche de ces sites sont plutôt des moteurs de découverte plus que de recherche.

Dans les sites des institutions publiques, c’est comme si à l’entrée d’une musée il y avait un portier qui demandait l’air un peu bête: que cherchez-vous? Si vous ne le savez pas, attendez de le trouver avant d’entrer. On sait tous que souvent la première motivation, comme dans une librairie, est la curiosité même l’ignorance: « Je ne sais pas trop, je m’en viens voir ce que vous avez… » Et c’est au musée et à la librairie de concevoir un aménagement qui m’en mette plein la vue. C’est ce que font les sites commerciaux qui, autre paradoxe, ne produisent aucun contenu! Ils ne doivent pas classer ce qu’ils produisent, mais ce que les usagers et les abonnés ajoutent à leur base de données. Ce sont des sites qui investissent rien dans le contenu, ou presque, et tout dans des applications pour rendre facile l’ajout du contenu, sa consultation, son échange, etc.
À l’inverse, les bibliothèques et les institutions nationales investissent tout dans le contenu numérisé et rien ou presque dans les applications pour le consulter, le commenter, l’échanger. La popularité des premiers est-elle que tout le monde les connaît – même ceux les non-branchés ont entendu parler de Ebay, Amazon, Facebook – alors que le contenu des seconds est à peine connu et consulté par le public branché.

Idées à développer 1

Quelques autres applications du Web 2.0 serait-il possible de réunir dans une seule méta-application? Comme un monde parallèle, un territoire parallèle, dans l’idée d’un territoire imaginaire de la culture (Malraux)…
Par exemple, ViaMichelin, une application sur le site des guides Michelin, permet de créer des albums de voyages multimédias, d’inviter des amis, de les publier dans Internet.
Commentaire: en fait, plusieurs applications de ce genre, Mon Musée, Ma Bibliothèque, Mon Michelin, Mon Youtube sont a peu près construits sur le même modèle de réseautage, de contribution, de collaboration, de blogue, etc., mais adapté à un univers culturel particulier: voyage, lecture, musée, musique, etc.
On pourrait imaginer un seule super-application qui donne le choix de créer tel ou tel type d’application personnalisée. Pour une bibliothèque, vocabulaire du livre, de l’édition, base de données thématiques. Michelin permet de chercher dans les infos de ses très nombreux guides et de les ajouter à ses propres voyages. On crée ainsi des circuits-parcours, et sans doute puiser dans la banque d’images que d’autres « amis-voyageurs » ont ajouté.
Comme pour Wikipédia, on peut très bien imaginer une version ViaMichelin pour les voyages fictifs, les livres de récits de voyages fictifs.

L’utilisation des applications du web 2.0 est trop tournée vers les contemporains, les usagers réels. C’est normal parce que les contributeurs-collaborateurs doivent être des usagers actifs. Cependant, les usagers réels d’aujourd’hui pourraient se créer des avatars ou mieux, devenir des sortes de parrains-tuteurs au service de personnages fictifs ou des personnages historiques morts pour recréer leur monde à eux, fictifs ou oubliés.
Pourquoi ne pas créer une sorte de programme « d’adoption virtuelle ». Un usager réel d’aujourd’hui adopte-emprunte l’identité d’un être fictif ou mort et travaille à lui donner une réalité numérique.
En ce moment, la dimension participative du web 2.0 encourage un certain narcissisme: on parle de soi, que de soi…

Une observation générale: le transfert numérique de l’imprimé, des archives sonores et visuelles ramène à la « vie », dans l’actualité un quantité immense de documents et d’oeuvres. D’un autre côté, les contemporains d’Internet, surtout les nés-numériques, créent une quantité encore plus grande, plus rapidement de documents de toutes sortes. Facebook contiendrait déjà 5 milliards de photos???

Donc, les productions nées avant l’ère numérique vont représenter une proportionde plus en plus petite dans l’ensemble des documents en ligne. Dans une dizaine d’années, l’univers pré-numérique, même transféré entièrement sur support numérique, va être engloutie, enterrée sous des masses de documents nés numériques. Un contemporain quelconque, né dans l’ère numérique, aura accès à plus d’informations sur lui-même qu’il n’y en aura jamais sur les plus grands personnages de l’histoire pré-numérique.

En ce sens, la numérisation du pré-numérique n’est pas l’équivalent d’une présence, d’une ré-actualisation d’un document ou de la mémoire. Il faut qu’elle s’accompagne d’une entreprise de vivification, d’une re-personnalisation, d’une ré-incarnation en quelque sorte ou, comme le disait Ferron, de « repiquage ». Le mot « virtuel », dans son sens propre de « possibilité », est central. La numérisation donne une possibilité d’existence, une possibilité de lecture, mais n’est ni l’existence et ni la lecture.
La situation des informations à l’intérieur d’une base de données est particulièrement intéressante sur ce plan. C’est uniquement la requête-demande d’un usager qui fait advenir l’information, affiche le document, met en action le clip, démarre la diffusion. Sans sa participation directe, il n’y a rien.

FictionsBook..

Idée un peu facile mais peut-être fructueuse:

– créer une sorte de clone de Facebook pour les personnages fictifs de la culture mondiale!
– besoin d’un profil biographique pour les êtres de fictions

où les auteurs/créateurs deviennent les « parents »; les autres personnages de la même oeuvre ou d’autres oeuvres des « relations »

– le groupe des lecteurs se divisent en « amis » (ceux qui aiment le personnage) et en « ennemis » (ceux qui ne l’aiment pas)

– faudrait trouver aussi quelque chose de semblable pour la critique, et les auteurs qui ont repris le même personnage ou créé un avatar (Hamlet a des milliers d’avatars)

– module de généalogie fictive pour 1) tracer l’arbre d’un personnage dans une oeuvre singulière, dans les oeuvres du même auteur (chez Balzac ou Faulkner, par exemple) 2) généalogie historique dans la fiction: tracer l’arbre généalogique de Prométhée, du Chaperon rouge, du Christ, etc. dans le monde des fictions (littéraires, picturales, théâtrales, cinématographique…)

Il y a donc une généalogie « réelle », fondée sur des faits de fictions, et une généalogie du deuxième degré, appelons ça comme ça, qui naît de la critique ou tout simplement du discours sur les personnages fictifs et qui les transforment en personnages mythiques, archétypaux… Par exemple, il y a le personnage de Prométhée et les autres personnages nommé Prométhée (donc une descendance directe, réelle) puis les autres personnages qu’on a caractérisé comme prométhéen (donc une descendance indirecte, produit par le discours et les lecteurs). Donc, une généalogie de l’auteur et une/des généalogies de lecteurs (terme générique pour englober: spectateurs, participants, auditeurs, internautes, etc.).

Les lecteurs pourraient donc créer leur propre généalogie (qui n’est qu’un type de réseaux possibles entre les personnages fictifs comme pour les personnes réelles) en liant des personnages entre eux.

Le World Theater, la grande scène de la fiction…

Reste à trouver un titre…

Wikipédia et Facebook

Comment croiser ces deux grosses patentes, 2 des « Top Five » des sites les plus consultés au monde? Faire en sorte que les qualités de l’une serve à l’autre, et que les défauts-limites de l’autre ne nuise pas à la première?

1) Wikipédia:
– membres-rédacteurs participent directement autant qu’ils le veulent
– curieusement, à l’ère du web 2.0, aucun module n’est offert aux lecteurs pour donner les opinions-commentaires sur le contenu des articles: ils doivent le faire ailleurs, sur leurs blogues, leurs forums.
– un problème de fond: comment maintenir l’objectivité et l’exactitude des informations (même si Wiki est souvent -exagérément – critiqué à ce chapitre) et permettre-favoriser la liberté de parole? Il pourrait y avoir un WikiTalk dont le rôle serait de regrouper les discussions et commentaires des lecteurs sur les articles. Si Wikipedia s’engageait à développer un un réseau de modérateurs responsables de la bonne tenue minimum des débats, elle n’en sortira pas vivante! Un des principes essentielles des bibliothèques et des ouvrages de références, c’est de donner l’information aux personnes qui les cherchent, à condition qu’ils exercent leur droit de parole ailleurs que dans la bibliothèque ou Wikipedia. Tout le monde peut penser, dire ou écrire tout ce qu’il veut des livres et des articles qu’il consulte: mais il doit « sortir » de la bibliothèque ou de Wikipedia pour le faire.
Une solution pourrait être une application qui permet à tous les usagers de Wikipedia d’ouvrir une fenêtre de formulaire pour écrire son commentaire sur le contenu de l’article, MAIS son commentaire serait publié ailleurs, où il le veut: son compte Facebook, un blogue, même Twitter si cela a moins de 140 caractères… Le « Partage » se fait ailleurs, à l’extérieur de Wikipedia qui ne peut devenir un lieu débat sans être menacer dans son existence même. Une bibliothèque, ce n’est pas pas une place publique.

– le contenu de Wikipedia est présenté dans des interfaces plutôt ternes, avec la nouvelle infographie propulsée par le Ipad et les autres tablettes, Wikipedia devra rendre son contenu exportable-consultable aussi pour ses plate-formes.

2) Facebook
– millions de profils créés par des contemporains pour d’autres aussi contemporains qu’eux
– contenu subjectifs centrés sur le développement de réseau de sociabilité

Wikipédia: une rédaction et des réseaux collaborateurs uniques dans l’histoire qui écrivent sur d’autres choses qu’eux- mêmes, des textes lus par des millions de lecteurs qui viennent aussi pour lire sur d’autres sujets qu’eux-mêmes, mais dans un emballage qui ressemble à une encyclopédie traditionnelle;

Facebook: un réseau de personnes vivantes qui parlent d’elles-mêmes à d’autres facebookiens venus pour les connaître et parler d’eux à leur tour, cependant dans un interface interactif drôlement plus évolutif que Wikipédia.

Lequel des deux sites aux fréquentations multi-millionnaires représente-t-il le mieux la culture d’Internet? Parlez de soi ou d’autres choses? « Frivole » ou sérieux?
C’est en particulier sur la manière dont sont présentées les informations sur un individu (réel, historique, fictif) que les différences sont les plus manifestes.

Dans Wiki, c’est du plus conventionnel: on est dans un dictionnaire des noms propres traditionnels. Les hyperliens fonctionnent comme lorsqu’on cherche un autre mot dans un dictionnaire: cliquer, c’est plus rapide que de tourner les pages, mais ça mène au même résultat.

Dans Facebook, c’est tout autre chose. Les infos sont distribuées dans un formulaire complexe, subdivisées en plusieurs rubrique, les différents modules qu’un abonné ajoute à son profil s’intègrent à son profil principal décrit dans la base de données centrale. Surtout, les liens avec les autres usagers multiplient les informations sur l’usager: 1) on connaît ses amis, et connaître les amis de quelqu’un, c’est mieux le connaître, et connaître les amis des amis de l’ami qui connaît les amis des amis d’un son meilleur ami permet de mieux le connaître.

Dans le domaine « biographique », la fusion de Facebook et Wiki mènerait à la création d’un FaceWiki ou d’un WikiFace où les informations encyclopédique sur les personnes, historiques ou fictives, seraient présentées dans l’interface des profils individuels de Facebook, dévelopée par une équipe de collaborateurs. Les réseaux de socialité que permettent de construire Facebook ne seraient donc plus réservés aux jeunes contemporains, mais étendus aux personnages historiques et fictifs. Dans ce domaine, Facebook offre une application beaucoup plus souple et sophistiquée que Wikipédia pour situer un personnage dans un et des réseaux sociaux. Écrire un article dans Wiki exige un apprentissage, une certaine pratique. On pourrait créer des profils mixtes pour profiter des qualités des deux sites.

Pour voir ce que ça pourrait donner, l’imaginer pour un groupe limité. Un exemple serait de transposer le Dictionnaire biographique du Canada dans le modèle de Facebook. Les articles du DBC sont encyclopédiques, rigoureux et font autorité. Un DBCbook offrirait exactement la même qualité d’infos mais affichées différemment, avec l’article intégral complet toujours disponible. Il s’agirait de prévoir des espaces de rédaction où les lecteurs pourraient ajouter des infos (sans modifier celles du DBC), donner leurs commentaires, etc. Mais ils pourraient y avoir une application où ils peuvent ajouter des liens vers d’autres « amis » pour un profil déterminé, des liens vers Internet…
L’optique est de penser de moyens technologiques pour transférer des connaissances présentées sous forme traditionnelle (le DBC) vers les modes de publication du web 2.0 sans altérer la qualité de l’information.

FaceDead (!)

En suivant la même démarche que pour le Facebook, pensez quelque chose pour les personnes mortes, qui ne sont plus. Bonne façon d’obliger les vivants à se souvenir des morts et des personnages fictifs.

L’esprit est de trouver une manière plus interactive-participative d’unir les infos de Wikipedia, par exemple, à l’interaction avec les lecteurs non-participants. Une sorte de WikiFace qui sert à présenter une encyclopédie des vivants, des morts et des êtres fictifs dans un tout interactif.

Chacun se construirait ainsi son petit musée de cire ou des horreurs.