Le Titanic et l’iceberg du real time

La visibilité du Titanic dans les médias ces jours-ci me donnerait le goût de pirater le Web… si j’avais les compétences d’un super-méga geek. 

Cela m’a inspiré cette divagation historique sur le thème poétique du jour: le naufrage de l’arrogance technologique dans l’océan incertain du futur!
Depuis hier, aujourd’hui, pour quelques jours encore, la célébrité de l’accident maritime du Titanic fait en sorte que le cours normal de l’actualité est légèrement dévié vers les eaux glacées de l’Atlantique Nord en 1912. Des nouvelles du jour sont maintenant celles des jours vieux de 100 ans parce que des informations  titanisques [sic] sont diffusées puis reprises des centaines, des milliers et des milliers de fois dans les médias sociaux et officiels. 
Une hypothèse qui divague

Si 1 000 faits historiques, 100 000 ou même 1 000 000 de faits anciens étaient ainsi re-diffusés dans le Web avec la même amplitude, fréquence et duplication, avec la même frénésie de remixage et de re-twitts, est-ce qu’on pourrait fléchir, détourner de l’actualité 10, 15, 25% des contenus mis en ligne? À la limite, pourrait-on faire croire un moment à des gens qui ouvrent leur plate-forme d’aggrégation de nouvelles qu’elles ont voyagé dans le temps durant leur sommeil et qu’elles reçoivent maintenant, en avril 2012, des nouvelles vieilles de 100, 200 ans?
De quelle manière serait-il possible de construire, secrètement, un gigantesque iceberg de données historiques? Ce pourrait être une sorte de réincarnation pôlenordesque de Moby Dick, l’agglomération de toutes les données imprimées dans l’ère pré-web. Gavé de krill d’informations oubliées, on le ferait dériver lentement dans le fil des réseaux sociaux, en real time de 2012, pour que le cours de l’actualité soit dévié de sa course, pour qu’il se défile à l’envers, à rebours de sa direction normale.
Orson Welles a fait croire aux New-Yorkais que les extraterrestres les envahissaient. Pourquoi ne pourrait-on pas (nous) faire croire que nous sommes à une autre époque? 
J’imagine des armées de chevaux de Troie installés sur des milliers et des milliers d’appareils numériques, sur des blogues, des comptes Twitter, Flickr, Gmail, Facebook, Youtube, Itunes (imaginons des comptes « amis » préprogrammés, synchronisés et interconnectés, clandestins, pour écouter et visionner telle ou telle oeuvre ancienne!) qui, au moment prévu, diffusent des millions de données historiques.
Un complot pour faire couler le Titanic du real time dans les abysses de l’Histoire
(c’est un élément poétique de la divagation!).
Je perds le Nord, et le présent, c’est sûr. Mais l’idée m’est venue en pensant aux énormes trous noirs qui auraient une force gravitationnelle si grande qu’ils pourraient faire dévier, fléchir le trajet de la lumière. 
Toutes les informations, documents et données anciennes que l’on met aujourd’hui en ligne sont comme des trous noirs au milieu Web. C’est la matière sombre de l’univers numérique. Déposée dans les bases de données du web invisible, hors de la chronologie du Web née à peine voilà 25 ans, la mémoire des sociétés et des cultures passées reste dans les oubliettes. On ne sent pas ni sa présence ni son poids: la dématérialisation numérique a plombé la continuité entre hier et maintenant.

Comment donner aux archives de la mémoire humaine une présence réelle, en real time, pour qu’elle apparaisse autrement qu’à l’occasion de la recherche de quelqu’un dans une base de données, ou lors de la consultation d’un site?

Facebook, Google+ et l’environnement Apple, on ne peut pas y échapper: ils sont toujours et tout le temps là.

Pourtant, si on pense au nombre et à la valeur des énoncés qu’il contient, l’univers total des livres et des imprimés (avant 1990) représente un réseau socio-culturel aussi important que les réseaux actuels. On pourrait discuter de la taille de chacun d’eux, mais celui de la mémoire historique est des milliers de fois plus riche et complexe que ce qu’on peut en voir aujourd’hui dans le Web. 

Comme le fatidique iceberg du Titanic s’était formé par l’accumulation de minuscules cristaux de glace, jusqu’à pouvoir couler le plus gros paquebot de l’époque, pourquoi ne pas concevoir un iceberg de données pour déchirer la surface de l’infini présent et nous montrer que nous voguons au-dessus des fosses, des heurs et malheurs de l’Histoire.
C’était mon petit iceberg à la mer, numérique.
Bon voyage!
Et joyeux naufrage!

Un web composé d’espace-temps

Placard, 20 février 2012


Appel de projets autour de Google+ et Montréal : idée soumise: 375xMontréal

Dans la perspective du 375e anniversaire de Montréal en 2017 (et du 150e du Canada et du 50e d’Expo 67), ce projet propose de créer rétroactivement le réseau des habitants de la ville depuis sa fondation. Il utilise à grande échelle la création des « pages » dans Google+, et explore la possibilité de créer des profils antidatés. Exploitant le patrimoine numérisé, ce projet veut offrir à tous les Montréalais leur histoire, augmentée par la connection de leur réseau Google+ avec leurs concitoyens du passé, loitain ou récent.

L’idée centrale est d’explorer les possibilités d’utiliser Google+ pour re-créer d’anciens réseaux sociaux à partir des informations extraites de la documentation historique. La difficulté est de pouvoir dater rétrospectivement les profils, les envois et les activités de personnes qui n’ont pas utilisé les outils numériques pour communiquer avec leurs « amis ». Dans le Web, la date de l’information diffusée est celle de l’appareil numérique, soit celui du temps présent, le fameux « real time ». Toute l’information qui circule est fondée sur le temps universel et continu du présent. Est-ce une limite absolue? Peut-on contourner cette limite? 

Questions pour circonscrire ce projet:
– peut-on recevoir un courriel du passé? Oui, j’ai mis la date de mon ordi au 1er avril 1980 et je l’ai reçu normalement! Du futur? Oui, j’ai changé la date pour 2099, et je l’ai reçu dans Gmail, mais la date avait changé pour 1969??? Windows limite changements d’années entre 1980 et 2099.

C’est comme fabriquer de faux courriels. Si on le pouvait à très grande échelle, il serait possible de « bombarder » les boîtes de courriels de lettres anciennes: ce serait du spam historique, auquel on pourrait s’abonner volontairement! 

Dans Google, il faudrait constituer un groupe d’usagers dont certains pourraient être morts. Par exemple, un réseau de correspondants de Jacques Ferron (mort en 1985), dont plusieurs vivent encore et ont des comptes Gmail. Créer le compte J. Ferron pour recréer leur échange épistolaire.

Cela demande de créer un éco-système de communication et d’information antidatés: un espace-temps autre, plus ancien, pour retourner dans le passé comme si on y était. Oui, c’est théoriquement possible. On peut concevoir alors un Web constitué d’espace-temps imbriqués / emboîtés / structurés avec des échanges avec d’autres espace-temps, comme le real time d’aujourd’hui. L’espace-temps « Jacques Ferron » serait divisé en différents territoires et zones: biographique, politique, intellectuel, littéraire. 

Une carte ancienne représente le territoire d’un ancien temps. Sur et dans cette carte, on peut reproduire le circuit des échanges, des amitiés, des relations sociales. Antidater des profils et des communications permettrait de créer des avatars historiques, comme dans les jeux virtuels de simulation, en ligne ou hors ligne. Est-ce que les avatars des joueurs dans les jeux de rôles communiquent entre eux? Ont-ils des réseaux sociaux? Que le jeu se déroule dans le passé (fictif ou non) ou dans le futur, quel moyen de communication dispose les joueurs pour communiquer, établir des relations, etc.?

Ces jeux créent des univers, des espace-temps parallèles, avec leurs propres données spatio-temporels, avec leurs connections ou non à d’autres espace-temps. On peut donc imaginer la création d’un Web « fictif », un double du Web réel, antidaté ou postdaté, avec les mêmes possibilités de communication, d’échanges, de production que le Web réel. Comment? Une application permettrait de choisir son espace-temps (ex. Montréal 1837) et la connexion se fait  avec un « serveur » synchronisé à 1837. Chaque usager pourrait donc interagir en temps réel avec les autres habitants. C’est l’idée d’un « proto-web », d’un web avant le web, à recréer par l’antidatation des informations qu’on produit. Cela prendrait l’équivalent de Google Maps pour le temps: le GoogleTime, et de StreetView, le TimeView.

L’antidation est déjà permise dans la Timeline de Facebook. L’usager peut ajouter des événements, des documents, des photos de sa vie avant Facebook. Donc, pourquoi pas des réseaux fictifs ou historiques à partir de l’utilisation d’applications semblable à celle de FB? Ça permet de faire entrer l’histoire pré-web dans l’économie de l’information du Web. Les commentateurs de la Timeline de Facebook ont raté cette innovation. 
Il y a de nombreux autres espaces-temps narrativisés, dans l’oeuvre de Ferron, de La Comédie humaine de Balzac, dans chacun des grands projets romanesques, etc. À partir de leurs temporalités et de ces géographies fictives, on pourrait identifier l’ensemble de leurs actants/acteurs. Qui vit, où et quand dans les romans? L’univers de la fiction est remplie d’une multitude d’espace-temps dont on pourrait extraire les coordonnées et les actions pour les intégrer dans des espaces-temps numériques parallèles à l’Internet réel.

Organisant ainsi les univers parallèles de la fiction, de la science-fiction, pour les intégrer dans l’univers d’information global, déjà documenté, contenant tous les sous-univers passés, fictifs, futurs.

À suivre