Wiki, c’est beau, bon, mais est-ce si nouveau que cela le paraît

Nouveau par le mode de rédaction, mais pas entièrement. J’ai déjà trouvé la mention d’un dictionnaire des noms propres de 83 tomes dans un catalogue d’une libraire d’ouvrages anciens. La Somme théologique de saint Thomas aurait été écrite aussi par un groupe de rédacteurs. Émile Littré a écrit son dictionnaire avec un très large réseau de correspondants, Larousse, comme les frères Grimm, rédacteurs d’un dictionnaire allemande de référence, ou le dictionnaires Oxford et son collaborateur fou qui a envoyé le plus de contributions, le Webster, etc.
Donc former un équipe, pour rédiger une encyclopédie ou un dictionnaire, ce n’est pas nouveau…
Ce qui l’est dans Wikipedia, c’est l’absence d’une hiérarchie forte, la réécriture perpétuelle, la présentation des sujets en étendue et en profondeur. Denis Diderot et D’Alember ont dirigé intellectuellement la rédaction de leur Grande Encyclopédie des Sciences et des Lettres. Et personne avait le droit de récrire les articles écrits par eux ou Voltaire!
Wikipedia, c’est aussi une collaboration ouverte, sans fin, produisant un contenu lui aussi presque sans fin.
C’est à ce demander ce que seront devenus certains sujets dans 10 ans, 20 ans: combien de pages pour décrire l’histoire des États-Unis? Ou même seulement l’entrée « Jacques Ferron », que sera-t-elle devenue dans 20 ans?
Faudra-t-il alors faire subir une cure d’amaigrissement à Wikipédia? D’ailleurs, l’idée d’une Wiki Ligth serait peut-être déjà une bonne chose… La WikiJunior vient d’être lancée, je pense.

La nouveauté de Wiki s’est aussi la caractère bénévole des contribution, ce qui est une réussite assez incroyable. Le caractère multilingue aussi, immense réussite.
L’étendue des choses décrites est immense, bien plus que dans n’importe quelle autre encyclopédie, ce qui en fait plutôt un dictionnaire encyclopédique qu’une encyclopédie dans le sens strict du terme: synthèse du savoir, et non définition des mots (dictionnaire) ou description des « choses ». En plus, il y a l’extension de Wiki vers une sorte de répertoire, d’index, de glossaire, de manuel d’instruction, de pages jaunes. D’une foule d’autres genres rédactionnels que ceux des ouvrages de connaissances traditionnels. Wipkipedia est une forme hybride, souple. C’est nouveau et, surtout, une forme non fixée, non stable, appelée à changer sans cesse pour s’adapter à ce qu’on sait. Mais ce changement se fait sous la direction d’équipes, de collaborateurs. Ce n’est pas non plus un ouvrage sans règles de rédaction.

Cette rédaction perpétuelle de Wikipedia mène cependant à un paradoxe

Si Wikipédia était perpétuellement mise à jour, on ne pourrait plus savoir ce que l’on ne savait pas avant! Quand on consulte les vieilles encyclopédies, on note immédiatement tout ce qu’on sait maintenant et qu’on ne savait pas avant. Et le contraire: tout ce qu’on savait avant et qu’on ne sait plus: les métiers disparus, par exemple, ou tous les personnages dont peu à peu on ne parle plus…
Wikipédia garde la mémoire des modifications qu’on lui apporte. La mémoire de ces modifications sera-t-elle toujours infaillible, exacte, exhaustive? Dans tous les cas, il serait amusant de pouvoir reculer, d’antidater Wikipédia de quelques années, et aller voir comment elle était développée alors et ce qu’on savait, qu’on savait pas… Que « savait » Wikipedia en 2000? Aujourd’hui, c’est encore si nouveau et si jeune, que la question semble amusante plus que pertinente. Mais en 2023, avoir une « machine à remonter le temps » (une WayBackWiki) pour voir ce qu’était l’état des connaissances et des savoir dans Wikipedia en 2000 sera devenu essentiel.
Ou quels sont les articles ajoutés, nouveaux, entre telle ou telle année?

C’est surtout sur le plan de l’organisation des savoirs qu’elle propose que Wikipédia demeure le plus traditionnel. De ce côté là, pas de nouveauté du tout, semble-t-il. Consulter les articles qui renvoient les uns aux autres, comme dans le portail du Québec, c’est se promener dans une classification des savoirs traditionnelle, consensuelle. (À suivre)

Idées à développer 1

Quelques autres applications du Web 2.0 serait-il possible de réunir dans une seule méta-application? Comme un monde parallèle, un territoire parallèle, dans l’idée d’un territoire imaginaire de la culture (Malraux)…
Par exemple, ViaMichelin, une application sur le site des guides Michelin, permet de créer des albums de voyages multimédias, d’inviter des amis, de les publier dans Internet.
Commentaire: en fait, plusieurs applications de ce genre, Mon Musée, Ma Bibliothèque, Mon Michelin, Mon Youtube sont a peu près construits sur le même modèle de réseautage, de contribution, de collaboration, de blogue, etc., mais adapté à un univers culturel particulier: voyage, lecture, musée, musique, etc.
On pourrait imaginer un seule super-application qui donne le choix de créer tel ou tel type d’application personnalisée. Pour une bibliothèque, vocabulaire du livre, de l’édition, base de données thématiques. Michelin permet de chercher dans les infos de ses très nombreux guides et de les ajouter à ses propres voyages. On crée ainsi des circuits-parcours, et sans doute puiser dans la banque d’images que d’autres « amis-voyageurs » ont ajouté.
Comme pour Wikipédia, on peut très bien imaginer une version ViaMichelin pour les voyages fictifs, les livres de récits de voyages fictifs.

L’utilisation des applications du web 2.0 est trop tournée vers les contemporains, les usagers réels. C’est normal parce que les contributeurs-collaborateurs doivent être des usagers actifs. Cependant, les usagers réels d’aujourd’hui pourraient se créer des avatars ou mieux, devenir des sortes de parrains-tuteurs au service de personnages fictifs ou des personnages historiques morts pour recréer leur monde à eux, fictifs ou oubliés.
Pourquoi ne pas créer une sorte de programme « d’adoption virtuelle ». Un usager réel d’aujourd’hui adopte-emprunte l’identité d’un être fictif ou mort et travaille à lui donner une réalité numérique.
En ce moment, la dimension participative du web 2.0 encourage un certain narcissisme: on parle de soi, que de soi…

Une observation générale: le transfert numérique de l’imprimé, des archives sonores et visuelles ramène à la « vie », dans l’actualité un quantité immense de documents et d’oeuvres. D’un autre côté, les contemporains d’Internet, surtout les nés-numériques, créent une quantité encore plus grande, plus rapidement de documents de toutes sortes. Facebook contiendrait déjà 5 milliards de photos???

Donc, les productions nées avant l’ère numérique vont représenter une proportionde plus en plus petite dans l’ensemble des documents en ligne. Dans une dizaine d’années, l’univers pré-numérique, même transféré entièrement sur support numérique, va être engloutie, enterrée sous des masses de documents nés numériques. Un contemporain quelconque, né dans l’ère numérique, aura accès à plus d’informations sur lui-même qu’il n’y en aura jamais sur les plus grands personnages de l’histoire pré-numérique.

En ce sens, la numérisation du pré-numérique n’est pas l’équivalent d’une présence, d’une ré-actualisation d’un document ou de la mémoire. Il faut qu’elle s’accompagne d’une entreprise de vivification, d’une re-personnalisation, d’une ré-incarnation en quelque sorte ou, comme le disait Ferron, de « repiquage ». Le mot « virtuel », dans son sens propre de « possibilité », est central. La numérisation donne une possibilité d’existence, une possibilité de lecture, mais n’est ni l’existence et ni la lecture.
La situation des informations à l’intérieur d’une base de données est particulièrement intéressante sur ce plan. C’est uniquement la requête-demande d’un usager qui fait advenir l’information, affiche le document, met en action le clip, démarre la diffusion. Sans sa participation directe, il n’y a rien.

Wikipédia et Facebook

Comment croiser ces deux grosses patentes, 2 des « Top Five » des sites les plus consultés au monde? Faire en sorte que les qualités de l’une serve à l’autre, et que les défauts-limites de l’autre ne nuise pas à la première?

1) Wikipédia:
– membres-rédacteurs participent directement autant qu’ils le veulent
– curieusement, à l’ère du web 2.0, aucun module n’est offert aux lecteurs pour donner les opinions-commentaires sur le contenu des articles: ils doivent le faire ailleurs, sur leurs blogues, leurs forums.
– un problème de fond: comment maintenir l’objectivité et l’exactitude des informations (même si Wiki est souvent -exagérément – critiqué à ce chapitre) et permettre-favoriser la liberté de parole? Il pourrait y avoir un WikiTalk dont le rôle serait de regrouper les discussions et commentaires des lecteurs sur les articles. Si Wikipedia s’engageait à développer un un réseau de modérateurs responsables de la bonne tenue minimum des débats, elle n’en sortira pas vivante! Un des principes essentielles des bibliothèques et des ouvrages de références, c’est de donner l’information aux personnes qui les cherchent, à condition qu’ils exercent leur droit de parole ailleurs que dans la bibliothèque ou Wikipedia. Tout le monde peut penser, dire ou écrire tout ce qu’il veut des livres et des articles qu’il consulte: mais il doit « sortir » de la bibliothèque ou de Wikipedia pour le faire.
Une solution pourrait être une application qui permet à tous les usagers de Wikipedia d’ouvrir une fenêtre de formulaire pour écrire son commentaire sur le contenu de l’article, MAIS son commentaire serait publié ailleurs, où il le veut: son compte Facebook, un blogue, même Twitter si cela a moins de 140 caractères… Le « Partage » se fait ailleurs, à l’extérieur de Wikipedia qui ne peut devenir un lieu débat sans être menacer dans son existence même. Une bibliothèque, ce n’est pas pas une place publique.

– le contenu de Wikipedia est présenté dans des interfaces plutôt ternes, avec la nouvelle infographie propulsée par le Ipad et les autres tablettes, Wikipedia devra rendre son contenu exportable-consultable aussi pour ses plate-formes.

2) Facebook
– millions de profils créés par des contemporains pour d’autres aussi contemporains qu’eux
– contenu subjectifs centrés sur le développement de réseau de sociabilité

Wikipédia: une rédaction et des réseaux collaborateurs uniques dans l’histoire qui écrivent sur d’autres choses qu’eux- mêmes, des textes lus par des millions de lecteurs qui viennent aussi pour lire sur d’autres sujets qu’eux-mêmes, mais dans un emballage qui ressemble à une encyclopédie traditionnelle;

Facebook: un réseau de personnes vivantes qui parlent d’elles-mêmes à d’autres facebookiens venus pour les connaître et parler d’eux à leur tour, cependant dans un interface interactif drôlement plus évolutif que Wikipédia.

Lequel des deux sites aux fréquentations multi-millionnaires représente-t-il le mieux la culture d’Internet? Parlez de soi ou d’autres choses? « Frivole » ou sérieux?
C’est en particulier sur la manière dont sont présentées les informations sur un individu (réel, historique, fictif) que les différences sont les plus manifestes.

Dans Wiki, c’est du plus conventionnel: on est dans un dictionnaire des noms propres traditionnels. Les hyperliens fonctionnent comme lorsqu’on cherche un autre mot dans un dictionnaire: cliquer, c’est plus rapide que de tourner les pages, mais ça mène au même résultat.

Dans Facebook, c’est tout autre chose. Les infos sont distribuées dans un formulaire complexe, subdivisées en plusieurs rubrique, les différents modules qu’un abonné ajoute à son profil s’intègrent à son profil principal décrit dans la base de données centrale. Surtout, les liens avec les autres usagers multiplient les informations sur l’usager: 1) on connaît ses amis, et connaître les amis de quelqu’un, c’est mieux le connaître, et connaître les amis des amis de l’ami qui connaît les amis des amis d’un son meilleur ami permet de mieux le connaître.

Dans le domaine « biographique », la fusion de Facebook et Wiki mènerait à la création d’un FaceWiki ou d’un WikiFace où les informations encyclopédique sur les personnes, historiques ou fictives, seraient présentées dans l’interface des profils individuels de Facebook, dévelopée par une équipe de collaborateurs. Les réseaux de socialité que permettent de construire Facebook ne seraient donc plus réservés aux jeunes contemporains, mais étendus aux personnages historiques et fictifs. Dans ce domaine, Facebook offre une application beaucoup plus souple et sophistiquée que Wikipédia pour situer un personnage dans un et des réseaux sociaux. Écrire un article dans Wiki exige un apprentissage, une certaine pratique. On pourrait créer des profils mixtes pour profiter des qualités des deux sites.

Pour voir ce que ça pourrait donner, l’imaginer pour un groupe limité. Un exemple serait de transposer le Dictionnaire biographique du Canada dans le modèle de Facebook. Les articles du DBC sont encyclopédiques, rigoureux et font autorité. Un DBCbook offrirait exactement la même qualité d’infos mais affichées différemment, avec l’article intégral complet toujours disponible. Il s’agirait de prévoir des espaces de rédaction où les lecteurs pourraient ajouter des infos (sans modifier celles du DBC), donner leurs commentaires, etc. Mais ils pourraient y avoir une application où ils peuvent ajouter des liens vers d’autres « amis » pour un profil déterminé, des liens vers Internet…
L’optique est de penser de moyens technologiques pour transférer des connaissances présentées sous forme traditionnelle (le DBC) vers les modes de publication du web 2.0 sans altérer la qualité de l’information.