Écrire dans l’ère numérique

Un chroniqueur de Wired, encore elle, la vieille revue des nouvelles Internet, parle ce mois-ci du déclin de l’univers des blogues qui n’aurait que 4 ans. Ces « nouvelles » pratiques d’écriture perdraient de la popularité et seraient peu à peu abandonnées au profit de Facebook, MySpace ou d’autres sites de réseautage parce que les « anciens  » blogueurs y trouveraient presque les mêmes possibilités d’écriture et des possibilités infiniment supérieures pour partager photos, vidéos, clips sonores, liens, « amis », etc., alors que dans les logiciels de blogues actuels ces applications sont moins développés (cela est généralement vrai). On y parle d’un blogueur « célèbre », américain bien sûr, qui aurait presque fermé son blogue pour aller vers ces sites ou même vers Twitter, ce site de micro-textes. Et de conclure que les gens ne veulent lire que des textes brefs, de plus en plus brefs, et préfèrent échanger des instantanés de toutes sortes plutôt que des textes.

Bon, ce n’est pas nouveau: ça toujours été vrai pour tous ceux qui n’aiment pas lire ni écrire. Puis, il y a quelque chose de culturel, presque d’anthropologique, un phénomène qui semble avoir toujours existé: il y a somme toute peu de gens qui poursuivent pendant longtemps la pratique d’un « art » ou plus simplement une pratique de communication ou d’expression. Presque tout le monde a écrit quelques pages de journal personnel un jour, déjà moins de gens ont écrit le lendemain, et encore moins le troisième jour, ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une infime poignée de gens au bout d’une année, et seulement quelques de diaristes après deux ans et plus. La seule chose qui ait vraiment été populaire et le restera, c’est le téléphone. D’ailleurs, c’est vers les téléphones intelligents que se déplacent de plus en plus les NTIC. Là, ou malgré tout les efforts qu’on fera, l’interface d’écriture restera étroit et limité.

Même chose pour la musique: qui n’a jamais gratté une guitare ou pianoter? Qui a poursuivi le moindrement intensivement pour au moins être capable de continuer à savoir jouer quelques petites tounes tout au long de sa vie? Très peu. Pourquoi la pratique des nouveaux médias serait-elle différente? S’il est sûr que l’éducation et l’alphabétisation a accru de manière radicale le nombre de gens qui écrivent, des écrivains professionnels aux rédacteurs amateurs, il demeure un tout petit nombre de gens par rapport au nombre de gens qui savent écrire. Des milliers, il y a des millions de fois plus de lecteurs que d’ « écrivains » (une chance!). Et même chez les écrivains, combien y a-t-il de première oeuvre sans deuxième oeuvre, de 2e sans 3e, etc.?

Et pourtant, le « monde branché » écrit plus que le « monde non-branché »: courriels, textos, clavardage, etc. On écrit tout le temps, même les requêtes et les recherches dans les moteurs peuvent être considérées comme les formes minimales d’écriture. Du moins, pour ce qui est des communications spontanées, de la communication écrite.

Et si les blogues déclinaient parce qu’il y en a trop peu de bien écrits! De vraiment bien écrits. Et que le petit blogue sympathique du voisin et de la voisine ne pouvait qu’être vraiment intéressant pour peu de gens, leurs vrais amis. Dans les blogues d’informations, combien offrent vraiment des informations importantes et bien écrites? Pierre Foglia a sans doute pris des années et des centaines de chroniques pour avoir le public qu’il a aujourd’hui. Les livres, même les meilleurs souvent, ne rejoignent que quelques milliers de personnes en moyenne alors que, comparés à la moyenne des blogues, ils sont bien écrits. Et on voudrait que le blogueur moyen ait plus de lecteurs que un écrivain, même moyen?

N’empêche que le commentaire de Wired sur l’écrit dans le monde numérique, ces continuels déplacements d’un genre à l’autre, des pages personnelles aux blogues puis au profil d’usager et au mur-babillard de Facebook, montre comment l’écriture est maintenant dans un univers concurrentiel, en compétition avec les autres médias et techniques de communication. Jusqu’à l’ère numérique, tous les médias exigeaient une infrastructure relativement importante pour diffuser des contenus: journaux, livres, photos, films, voix, etc. L’écrit demeurait le plus simple, le plus léger et malgré cela, les possibilités de diffusion restaient étroites. Internet donne à tous les médias les mêmes possibilités démocratiques que l’écriture: il égalise, il égalitarise. Il est même possible de réaliser assez simplement de courts films d’animations 3-D, quelque chose de réservé strictement aux populeuses équipes de Disney voilà 10-15 ans.

Enfin, c’est une situation connue où l’écriture semble toujours perdre, devenir de plus en plus pratiquée et, dans le même mouvement, toujours plus marginalisée, secondarisée symboliquement, comme accessoire. C’est paradoxale: plus le nombre d’utilisateurs-scripteurs augmentent, plus sa valeur « baisse ». Phénomène d’offre et de demande: la rareté de l’écriture se faisant moins grande, sa valeur diminue. Cela fait penser au commentaire de Ferron selon lequel « dans une société analphabète, les écrivains occupent symboliquement une place forte, admirée ». En contrepartie, dans une société ou presque tout le monde écrit presque quotidiennement, et même seulement « fonctionnellement », quel peut être le statut de l’écrit et des écrivains?

Que comprendre de cela? Comment interpréter ce statut incertain, contesté de l’écrit dans la culture?
Ces changements peuvent montrer, a contrario, à rebours de l’histoire, dans une sorte de perspective historique inversée, comment les oeuvres, les grandes oeuvres de l’écriture ont pu exiger des siècles, sinon des millénaires d’efforts, d’essais et d’erreurs. Car si la pratique intensive de l’écrit par des millions de personnes dans des dizaines de langues, sous toutes les formes possibles, représente un échantillon immense, exceptionnel et jamais rassemblé, des possibilités scripturales de l’écriture, il faudra convenir comment les grandes oeuvres représentent des constructions-inventions absolument extraordinaires, exceptionnellement rares, exigeant que l’écrivain atteigne une maîtrise de l’écriture au-delà de tout ce qu’un scripteur spontané ne pourra jamais faire dans sa vie, et même s’il en avait plusieurs.

Faisons un parallèle avec le sport. Tout le monde peut courir, nager ou sauter, ou presque. Mais combien de spectateurs peuvent attirer les joggings de monsieur-tout-le-monde et les steppettes et madame-tout-le-monde? Quelques amis et parents, sympathiques, venus les encouragés, et qui d’autre?

Le glissement « naturel » des écrits numérique vers le texte bref (parce que les gens aimeraient ça plus que les textes longs), c’est comme si le marathon était abandonné parce que les coureurs du dimanche trouvent ça trop fatigant ou ne sont tout simplement pas capables de le compléter. Si la tendance se maintient et que l’écrit glisse vers Twitter, où la maximum de mots est 140, plus Dante, Balzac, Faulkner, Ferron, Baudelaire, Montale ou Saint-Denys-Garneau deviendront de plus en plus de grands écrivains. Parce qu’on n’aura qu’une seule question à la bouche: comment ont-ils pu concevoir des oeuvres aussi vastes alors que la tendance « naturelle » des scripteurs est d’envoyer des textos ou de clavarder? Comment ont-ils pu faire alors? Autrement qu’en ayant un peu de génie et ayant consacrer leur vie à cela. Il y a aussi peu d’écrivains intéressants que de sportifs intéressants à regarder.

Le mystère est celui-là: comment faire naître de la pratique courante de la parole et de l’écrit des oeuvres si fortes, qu’elles soient littéraires ou plus généralement intellectuelles. D’ailleurs, il sortira certainement quelques petits chef-d’oeuvres de l’époque blogue, ce seront ceux de génies précoces – il y aura bien quelque Rimbaud dans toute cette blogosphère -, ou des blogueurs au long souffle qui écriront le leur pendant des années et des années, sans relâche, comme certains grands journaux personnels, composés de milliers et de milliers de pages, de liens. On ne peut les connaître, ni les uns ni les autres pour le moment. Annoncer la mort d’un genre, le blogue, alors qu’il n’a que 4 ans, c’est un peu rapide.

Publié par

LGauvreau

Curateur culturel